10 juin 2006, à 16:22

Chambre chinoise


L'argument de la chambre chinoise est une expérience de pensée censée mettre à mal la thèse selon laquelle une machine de Turing serait capable de pensée. L'argument est très connu et discuté depuis sa formulation en 1980 mais, en bon inculte que je suis, je viens de le découvrir. Je le résume et vous renvoie vers le lien pour plus de détails.

L'objectif est reproduire une expérience dans laquelle on donne une histoire à un ordinateur et où, en manipulant des symboles, l'ordinateur est capable de répondre à des questions sur l'histoire. Dans l'expérience de la chambre chinoise, vous êtes enfermé dans une pièce et on vous donne trois blocs de données (en chinois) ainsi que des règles (algorithmes) de correspondance entre ces jeux de données, que vous devez utiliser pour envoyer des symboles à l'extérieur de la pièce. Les observateurs, dehors, considèrent que le premier bloc est un ensemble de données linguistiques vous permettant de faire des phrases, le deuxième bloc est l'histoire et le troisième bloc contient les questions. Si vous suivez scrupuleusement les règles, les symboles que vous envoyez sont des réponses (correctes) aux questions. Peut-on dire pour autant que vous avez compris l'histoire ? Il semble évident que non, et donc Searle, l'auteur de l'argument, conclut qu'il en est de même pour un ordinateur dans la même situation.

Une des critiques les plus pertinentes de l'argument est que si l'homme dans la pièce ne comprend pas l'histoire, il faut se rendre compte que le système étudié n'est pas composé uniquement de l'homme. L'équivalent du cerveau que l'on étudie serait le système constitué de l'homme, des blocs de données et des règles de calcul. Selon certains, ce système là comprend l'histoire, au même sens qu'un homme comprend une histoire dans sa langue. Si l'on nie que la compréhension du système, on nie aussi la compréhension humaine. Curieusement, Searle répond de travers à cet argument : il inclue les données et les algorithmes dans le cerveau de l'homme, pour essayer de faire de l'homme le système entier. Or, ce que fait l'homme, que les règles soient dans son esprit ou non, c'est simuler une machine de Turing. De la même manière qu'un ordinateur n'a aucune idée du sens d'un programme exécuté sur une machine virtuelle, l'homme n'a aucune idée du sens des règles qu'il applique, même si elles sont mémorisées. Searle raisonne au niveau matériel, un niveau trop bas pour pouvoir détecter une éventuelle conscience.

Finalement, la chambre chinoise n'est qu'une machine de Turing comme une autre. Le rôle de la tête de lecture est joué par un humain, mais ça n'a aucune importance dans l'argumentation, sauf au moment où Searle se trompe de cible et s'interroge sur la compréhension de l'humain. Lorsqu'une machine de Turing calcule quelque chose, s'interroge-t-on sur ce que la tête de lecture en a compris ? La question posée par l'expérience de pensée semble donc revenir à cette bonne vieille interrogation : une machine de Turing peut-elle penser ?

Je suppose que j'ai agité des évidences, il me reste maintenant à me plonger dans les abondantes discutions à ce sujet pour essayer de trouver une argumentation convainquante en faveur de la chambre chinoise. Il me semble néanmoins que si ses objections sont valides, ce ne sont pas des objections à la thèse de l'IA forte, mais des objections à notre définition de la conscience.


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13 mai 2006, à 9:36

Du thé russe artificiel


Dans le numéro 1 du nouveau magazine Philosophies, deux femmes débattent au sujet de l'utérus artificiel qui selon certains libère la femme des « contraintes » de l'enfantement, selon d'autres leur retire le « pouvoir » que leur donnait le fait d'être seules à pouvoir enfanter. Si cette technologie est créée, ou plutôt quand elle le sera, les implications seront nombreuses, et d'autres en ont certainement parlé mieux que moi qui n'ait pas lu Henri Atlan. Je voudrais juste rappeler qu'il existe une solution plus satisfaisante du point de vue du « pouvoir » d'enfanter, qu'on trouve par exemple dans les romans de S.F. de Iain M. Banks : quand les hommes ont envie de porter un enfant, ils deviennent une femme pour quelques temps. Il nous manque encore la technologie pour le faire, alors au travail.


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27 mars 2006, à 1:33

Conversations with Dead People


En essayant de lire la partie introductive du livre des morts tibétain (version Thurman), je suis tombé sur un paradoxe à la fois amusant et énervant. Emporté par son envie de démontrer à quel point la vision de la mort par les occidentaux matérialistes est infondée, Thurman dit :

[...] nous comprenons immédiatement pourquoi les matérialistes méprisent les formes spirituelles et religieuses de la libération. Pourquoi en auraient-ils besoin ? Ils se sont déjà assuré un repos permanent. Un néant garanti les attend, qui peut être atteint sans le moindre effort de leur part [...] Mais qu'est-ce qui leur donne la garantie d'un néant reposant après la mort ? Ont-ils des preuves crédibles ? Personne n'est jamais revenu du néant pour en parler. [...] Ils ne peuvent sonder le cerveau mort de personne.

Passons sur le fait que le néant soit présenté comme reposant, c'est absurde, et cet adjectif a pour but de faire croire que cette vision des choses est plus réconfortante que celle qui parle de réincarnations. Ce qui est beaucoup plus intéressant, c'est que l'auteur demande des preuves de l'existence du néant. Accordons lui une reformulation, et disons qu'il cherche une preuve de l'inexistence de quelque chose après la mort. Par nature, prouver l'inexistence de quelque chose est beaucoup plus difficile que de prouver son existence, au point que c'est généralement impossible. Impossible, par exemple, de prouver l'inexistence de la licorne rose invisible. En règle générale, on part du principe que si rien ne nous laisse supposer l'existence de quelque chose, alors il est probable que cette chose n'existe pas. Le paradoxe, dans le texte cité, est justement que le fait que personne ne soit jamais revenu du néant pour en parler est le meilleur indice de l'existence du néant. Ce qui était une pique ironique visant les matérialistes est en même temps un bon argument en leur faveur.

Pourquoi les matérialistes croient-ils si fort dans la non-existence de cette continuité de l'énergie ? La réponse, bien sûr, c'est qu'il n'ont aucune raison d'y croire. Cette croyance n'a pour origine qu'une affirmation sans fondement [...] renforcée par de constantes répétitions et une insistance dogmatique.

La première phrase, tarabiscotée, m'amuse. Pourquoi cette étrange formulation ? Il est plus facile de qualifier de dogmatique une croyance qu'une absence de croyance. Or, le reproche de l'auteur concerne le fait de refuser de croire en la continuité de l'énergie (c.à.d. la résurrection). On peut être dogmatique dans son refus de croire (cf. athée/agnostique), mais ici la formulation n'est pas innocente. Elle sous entend que le comportement naturel est de croire en la continuité de l'énergie, et que la non-croyance est injustifiée. Cette position est également évidente un peu plus tôt :

[...] la continuité entre les existences précédentes, présentes et futures. Cette perspective ne ressemble pas plus (ni moins !) à un système de croyances religieuses que notre sens moderne de la structure du système solaire [...] Le fait que les processus de la mort, du passage dans un monde intermédiaire, et de la renaissance suivent un schéma prévisible est pour eux une question de bon sens ; c'était aussi un fait scientifique.

Prétendre que la continuité de l'énergie, le cycle des réincarnations, est une question de bon sens est un peu osé. La simple observation de la nature donne l'impression que des êtres nouveaux sont créés, naissent et meurent. Rien dans l'observation de la mort d'un être ne donne l'impression que « quelque chose » d'élevé subsiste. Rien de matériel dans la naissance ne laisse supposer que l'être qui naît est une nouvelle incarnation d'un être précédent. Si tout ceci existe, le reconnaître est d'un autre niveau que le « bon sens ». Le mettre au même plan que la structure du système solaire, qui résulte de la simple observation, est trompeur. Le concept de réincarnation n'est pas issu de la simple observation du monde.

Pour tenter de montrer qu'il n'est pas du ressort du bon sens, je voudrais proposer une expérience. Prenez une bougie, et allumez-la. Laissez la brûler quelques instants (assez pour qu'elle fasse de la fumée), puis soufflez-la. Intéressons-nous à l'existence de la flamme. Votre bon sens vous dit-il que cette flamme est la même qu'une flamme précédente ? Quand elle a disparu, pensez-vous intuitivement que sa nature est conservée quelque part, et qu'elle peut redevenir flamme ? Dans cette allégorie, la flamme représente la conscience (quelle originalité). Penser que la conscience persiste, même après son « extinction » apparente, n'est pas du domaine du bon sens, c'est une construction intellectuelle ou philosophique.

L'auteur mentionne, comme élément corroborant la persistence de la vie, le fait que des personnes cliniquement mortes aient pu être ranimées, et raconter leurs sensations. Dans l'expérience précédente, après avoir soufflé la bougie, ammenez la flamme d'une alumette à quelques centimètres de la bougie, et faites-lui toucher la fumée. C'est un tour de magie bien connu des enfants, qui rallume la bougie, mais qui ne fonctionne que quelques instants, tant que la fumée n'est pas dissipée. De la même manière, la capacité de ranimer un mort et de constater que sa conscience existe toujours n'implique pas nécessairement que sa conscience survivrait durablement ou trouverait un moyen de s'incarner. (L'allégorie est un peu bancale, c'est juste pour donner une idée.)

Disclaimer: tout ceci n'est pas une critique du concept de cycle des réincarnations, mais plutôt une observation que ce concept n'est pas plus naturel ou plus intuitif que le concept de "rien".


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17 mars 2005, à 20:44

Vitesse de libération


Le Times Online publie un article intéressant sur Aubrey De Grey, dont j'ai déjà parlé, et sur sa conviction que le premier humain à vivre 150 ans a de fortes chances d'être aussi le premier humain à vivre 1000 ans, si l'on atteind une vitesse de libération à partir de laquelle la science de la lutte contre le vieillissement évoluera plus vite que le gain de durée de vie qu'elle apporte. Autrement dit, un traitement nous donne dix ans de vie supplémentaire, et pendant ces dix ans de nouveaux traitements sont développés, qui eux-même...

Parmis les objections évoquées par l'article, on trouve le fait que des humains immortels (par vieillissement, mais toujours mortels par accident) ne seraient plus humains. Il s'agit d'une objection d'ordre philosophique, puisque le critère qui détermine le changement d'espèce est ici assez flou, et même en admettant que nous devenions une nouvelle espèce, j'ai du mal à voir en quoi c'est un argument négatif. Pourtant, ceux qui l'utilisent trouvent ça évident.

D'autres personnes objectent que si nous vivons 1000 ans, notre mémoire ne pourra pas suivre et que, ne nous souvenant plus de nos cent premières années, nous ne serions plus la même personne. C'est une critique technique, qui repose sur le fait que nous ne soyons pas capables d'améliorer notre mémoire, ce qui reste à voir. Si nous étions capables de lutter contre le vieillissement, pourquoi serions nous fatalement incapables d'augmenter nos capacités ? Mais il est tout à fait possible qu'un obstacle insurmontable se dresse devant nous. Cependant, l'article répond très bien à cette objection. Je ne me souviens pas avec précision de mes dix premières années, est-ce que cela fait de moi une personne différente ? Ce qui définit l'identité d'une personne semble être la continuité dans les souvenirs, et pas l'ensemble des souvenirs.

Je passe sur d'autres critiques peu argumentées, qui attaquent l'optimisme de la démarche plutôt que les questions techniques. Il reste toutefois une certaine quantité d'objections qui ne sont plus techniques ou philosophiques mais sociales. Si l'on admet que lutter contre le vieillissement est faisable (voire souhaitable), il reste à résoudre les problèmes sociaux qui iront avec. Tout d'abord, l'accès équitable aux traitements, ensuite le respect de ceux qui choisiront de ne pas subir ces traitements, et enfin les éventuels problèmes liés à la conservation de nos modes de vies actuels avec des durées de vies bien plus importantes. Je vois donc deux étapes à accomplir. D'abord, une démarche scientifique pour déterminer si cela est possible, ensuite (ou mieux, en parallèle), une démarche politique pour faire en sorte que la société soit capable de recevoir ce progrès si elle le désire. D'une manière assez intéressante, tous les problèmes de société que l'on présente comme un obstacle à l'immortalité sont des problèmes que l'on aimerait bien voir résolus même si on ne vit jamais plus de 120 ans. Alors au boulot.

(Note surprenante tirée de l'article: les hommes semblent plus favorables que les femmes (75% contre 25%) à la lutte contre la mort. Je serais tenté de penser que cela vient du fait que l'on a habitué les femmes à accepter le risque de mourir pendant l'enfantement ou à se sacrifier pour leur progéniture, alors que l'allongement de la durée de vie semble imposer un contrôle des naissances, mais c'est peut-être un peu simplicite comme raisonnement. Des idées ?)


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17 février 2005, à 22:39

L'ennemi est bête...


L'ennemi est bête : il croit que c'est nous l'ennemi, alors que c'est lui !

Pierre Desproges

La science essaye d'expliquer autant que possible d'où nous venons, comment le monde a été, et comment il est devenu ce qu'il est, mais elle ne semble pas vouloir nous donner de raison à notre existence, ou même à l'existence du monde. Il n'est donc pas étonnant que, y compris parmis les scientifiques, on trouve des gens qui croient. Qui croient en une philosophie, en une religion, peu importe, mais qui croient en une métaphysique qui leur explique pourquoi le monde.

Ce que je n'arriverai jamais à saisir, par contre, c'est pourquoi un chrétien (par exemple) est convaincu que sa foi est la bonne, et pas celle de son voisin musulman. Soyons clairs, il s'agit de deux religions « révélées », c'est à dire que dans les deux cas, la vérité a été donnée à l'humain par Dieu. Contrairement à une théorie scientifique, il n'y a pas de manière de « vérifier » sa croyance, en faisant par exemple une expérience. D'ailleurs, si le scepticisme de saint Thomas (qui « ne croit que ce qu'il voit ») n'est pas présenté comme une qualité, ce n'est pas par hasard. Par conséquent, comment quelqu'un de rationnel peut-il faire un choix entre deux religions révélées ? Si l'on recherche une explication d'ordre religieuse à l'existence du monde, sur quoi peut-on se baser pour choisir cette explication, parmi celles disponibles ? D'où vient cette sensation de certitude sur la véracité de sa foi ?


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