En essayant de lire la partie introductive du livre des morts tibétain (version Thurman), je suis tombé sur un paradoxe à la fois amusant et énervant. Emporté par son envie de démontrer à quel point la vision de la mort par les occidentaux matérialistes est infondée, Thurman dit :
[...] nous comprenons immédiatement pourquoi les matérialistes méprisent les formes spirituelles et religieuses de la libération. Pourquoi en auraient-ils besoin ? Ils se sont déjà assuré un repos permanent. Un néant garanti les attend, qui peut être atteint sans le moindre effort de leur part [...] Mais qu'est-ce qui leur donne la garantie d'un néant reposant après la mort ? Ont-ils des preuves crédibles ? Personne n'est jamais revenu du néant pour en parler. [...] Ils ne peuvent sonder le cerveau mort de personne.
Passons sur le fait que le néant soit présenté comme reposant, c'est absurde, et cet adjectif a pour but de faire croire que cette vision des choses est plus réconfortante que celle qui parle de réincarnations. Ce qui est beaucoup plus intéressant, c'est que l'auteur demande des preuves de l'existence du néant. Accordons lui une reformulation, et disons qu'il cherche une preuve de l'inexistence de quelque chose après la mort. Par nature, prouver l'inexistence de quelque chose est beaucoup plus difficile que de prouver son existence, au point que c'est généralement impossible. Impossible, par exemple, de prouver l'inexistence de la licorne rose invisible. En règle générale, on part du principe que si rien ne nous laisse supposer l'existence de quelque chose, alors il est probable que cette chose n'existe pas. Le paradoxe, dans le texte cité, est justement que le fait que personne ne soit jamais revenu du néant pour en parler est le meilleur indice de l'existence du néant. Ce qui était une pique ironique visant les matérialistes est en même temps un bon argument en leur faveur.
Pourquoi les matérialistes croient-ils si fort dans la non-existence de cette continuité de l'énergie ? La réponse, bien sûr, c'est qu'il n'ont aucune raison d'y croire. Cette croyance n'a pour origine qu'une affirmation sans fondement [...] renforcée par de constantes répétitions et une insistance dogmatique.
La première phrase, tarabiscotée, m'amuse. Pourquoi cette étrange formulation ? Il est plus facile de qualifier de dogmatique une croyance qu'une absence de croyance. Or, le reproche de l'auteur concerne le fait de refuser de croire en la continuité de l'énergie (c.à.d. la résurrection). On peut être dogmatique dans son refus de croire (cf. athée/agnostique), mais ici la formulation n'est pas innocente. Elle sous entend que le comportement naturel est de croire en la continuité de l'énergie, et que la non-croyance est injustifiée. Cette position est également évidente un peu plus tôt :
[...] la continuité entre les existences précédentes, présentes et futures. Cette perspective ne ressemble pas plus (ni moins !) à un système de croyances religieuses que notre sens moderne de la structure du système solaire [...] Le fait que les processus de la mort, du passage dans un monde intermédiaire, et de la renaissance suivent un schéma prévisible est pour eux une question de bon sens ; c'était aussi un fait scientifique.
Prétendre que la continuité de l'énergie, le cycle des réincarnations, est une question de bon sens est un peu osé. La simple observation de la nature donne l'impression que des êtres nouveaux sont créés, naissent et meurent. Rien dans l'observation de la mort d'un être ne donne l'impression que « quelque chose » d'élevé subsiste. Rien de matériel dans la naissance ne laisse supposer que l'être qui naît est une nouvelle incarnation d'un être précédent. Si tout ceci existe, le reconnaître est d'un autre niveau que le « bon sens ». Le mettre au même plan que la structure du système solaire, qui résulte de la simple observation, est trompeur. Le concept de réincarnation n'est pas issu de la simple observation du monde.
Pour tenter de montrer qu'il n'est pas du ressort du bon sens, je voudrais proposer une expérience. Prenez une bougie, et allumez-la. Laissez la brûler quelques instants (assez pour qu'elle fasse de la fumée), puis soufflez-la. Intéressons-nous à l'existence de la flamme. Votre bon sens vous dit-il que cette flamme est la même qu'une flamme précédente ? Quand elle a disparu, pensez-vous intuitivement que sa nature est conservée quelque part, et qu'elle peut redevenir flamme ? Dans cette allégorie, la flamme représente la conscience (quelle originalité). Penser que la conscience persiste, même après son « extinction » apparente, n'est pas du domaine du bon sens, c'est une construction intellectuelle ou philosophique.
L'auteur mentionne, comme élément corroborant la persistence de la vie, le fait que des personnes cliniquement mortes aient pu être ranimées, et raconter leurs sensations. Dans l'expérience précédente, après avoir soufflé la bougie, ammenez la flamme d'une alumette à quelques centimètres de la bougie, et faites-lui toucher la fumée. C'est un tour de magie bien connu des enfants, qui rallume la bougie, mais qui ne fonctionne que quelques instants, tant que la fumée n'est pas dissipée. De la même manière, la capacité de ranimer un mort et de constater que sa conscience existe toujours n'implique pas nécessairement que sa conscience survivrait durablement ou trouverait un moyen de s'incarner. (L'allégorie est un peu bancale, c'est juste pour donner une idée.)
Disclaimer: tout ceci n'est pas une critique du concept de cycle des réincarnations, mais plutôt une observation que ce concept n'est pas plus naturel ou plus intuitif que le concept de "rien".