17 mars 2006, à 12:19

Certains Politiciens Énervent


Avertissement: ce message contient de l'économie de comptoir. Si des économistes passent par ici, qu'ils aient l'amabilité d'excuser mes raccourcis, et de corriger mes erreurs.

Hier, j'ai fait une grosse erreur: j'ai tenté de regarder le débat télévisé de France 2 sur le CPE. Grave erreur, puisque le but du débat, côté gouvernement, était de convaincre qu'on en discute, et pas de convaincre que c'est bien. Dans un débat télévisé, on ne prend pas de décisions, on n'essaye pas de convaincre son adversaire mais les spectateurs, et donc on se permet de pratiquer l'art d'avoir toujours raison.

Que retirer de ce débat, alors ? Pas grand chose, dans la mesure où l'opposition était classique. Dans le camp des « pour », on défend la position des employeurs, et dans le camp des « contre », la position des salariés. C'est bien connu, les employeurs et les salariés ont par définition des aspirations différentes, et ce sont le marché et la loi qui leur permettent de se mettre d'accord. Aucun intérêt, donc, à débattre pendant des heures du fait que les employeurs veulent de la flexibilité et que les salariés souhaitent de la stabilité. On le savait déjà, et ce n'est pas le sujet. On voudrait plutôt savoir si le CPE est un « bon » contrat, et par conséquent on a aussi besoin de spécifier ce qui est bon.

Le problème, c'est que les deux camps ont en partie raison. Les « pour » indiquent que plus de flexibilité incite les employeurs à employer, c'est vrai. Les « contre » indiquent que plus de précarité, c'est pas cool, et c'est vrai aussi. La précarité des uns étant la flexibilité des autres, ce n'est pas suffisant pour conclure sur l'intéret du CPE.

Le but étant de réduire le chômage (des jeunes), voyons les moyens de réduire le chômage. Pour simplifier, un employeur crée un emploi lorsque cela lui permet d'augmenter sa satisfaction, qui dépend de plein de choses, dont le bénéfice de son entreprise et le risque pour l'avenir. Le bénéfice dépend de la demande en biens vendus par l'entreprise, et du coût d'un nouvel emploi (du salaire). Le risque dépend aussi de la demande (future) et de la flexibilité de l'emploi. Si l'État veut inciter les employeurs à employer, il faut donc qu'il influe sur le bénéfice ou sur le risque. Les possibilités sont les suivantes:

  1. Créer de la demande en dépensant l'argent de l'État. L'idée vient de Keynes, mais ça ne marche pas bien dans tous les contextes. C'est une politique interventionniste, et en plus, ça creuse la dette de l'État, ce qui est assez mal vu en ce moment.
  2. Augmenter le bénéfice en baissant/supprimant le SMIC. L'idée est que le marché de l'emploi trouverait un équilibre tout seul si on arrêtait de le réguler avec un salaire minimum imposé. Autrement dit, peut-être que le salaire moyen qui permette le plein emploi est très bas, et qu'en supprimant le SMIC on peut atteindre cette position d'équilibre.
  3. Augmenter le bénéfice en finançant les nouveaux emplois. Si on donne une prime aux employeurs pour chaque emploi durable créé, le bénéfice de création d'un emploi augmente. Interventionniste, coûte de l'argent, mal vu par l'UMP.
  4. Augmenter le bénéfice en diminuant les cotisations sociales. C'est le même principe, mais au lieu de donner de l'argent à l'employeur, on lui évite d'en verser. Ça coûte aussi de l'argent, mais c'est libéral, donc l'image est meilleure.
  5. Diminuer les risques en ayant une super croissance, un avenir radieux. On se demande encore comment faire ça.
  6. Diminuer les risques en flexibilisant/précarisant l'emploi. Si l'employeur ne peut pas prévoir un avenir brillant, le fait de savoir qu'il peut jouer sur l'emploi pour ajuster ses coûts lui permet d'embaucher quand c'est nécessaire, et de licencier quand ça n'est plus rentable.

Le choix du CPE est de jouer sur le point 6 en proposant une période d'essai très longue et un licensiement non motivé, et donc à priori, du point de vue du nombre d'emplois, c'est une position tout à fait valable. Quand ses défenseurs affirment qu'il va créer des emplois, ils sont probablement sincères. Dans ce cas, y a-t-il des critiques à faire à son sujet ?

  1. La plupart des gens seront d'accord pour dire que le point 2 (supprimer le SMIC), même s'il s'avérait efficace, serait inacceptable. Si le salaire parfait du point de vue du marché existe, rien ne dit qu'il permette au salarié de vivre correctement. De la même manière, si la flexibilité parfaite existe, rien ne dit qu'elle soit socialement acceptable. Le simple argument que le CPE puisse créer des emplois n'est pas suffisant.
  2. On nous dit: ce n'est pas parce que les employeurs peuvent licensier qu'ils vont licensier. C'est vrai. Mais le but de la loi, au risque de sembler naïf, est de protéger contre les méchants, pas contre les gentils. La plupart des gens ne vont jamais avoir envie de tuer personne, mais la loi interdit de tuer. Son objectif est d'empêcher les situations inacceptables de se produire, même si statistiquement elles sont rares. Si la loi autorise à abuser du licenciement, alors certains vont en abuser, même s'ils sont peu nombreux. Par conséquent, dans le débat sur le CPE, il ne faut pas s'interroger sur la volonté d'abuser, mais sur la possibilité.
  3. Enfin, je soupçonne (haha) le gouvernement d'avoir un parti pris en faveur des propositions libérales. Les 35 heures sont un exemple de mesure interventionniste qui ne remet pas en question le salaire minimum, qui ne remet pas en question le droit du salarié et qui, selon l'estimation du Medef, a créé 200.000 emplois. Mais ce genre de mesure est inimaginable pour le gouvernement actuel, qui y voit d'ailleurs la cause de tous les maux. Quand le gouvernement accuse les opposants au CPE de ne pas proposer d'alternative, il parle bien sûr d'alternative libérale, ce qui limite les possibilités.

Pour conclure, je dirais qu'il n'y a pas de réponse objective. La réponse dépend de ce que la société trouve acceptable en matière d'emploi. Si la majorité des salariés trouve qu'une période d'essai de deux ans est inacceptable, alors elle l'est. Les employeurs n'ont pas le pouvoir de forcer les salariés à se plier à leurs règles (ils sont moins nombreux), donc si ce type de contrat dure, cela signifiera qu'il est acceptable. Il est passé en force cette fois, mais si les français élisent en 2007 un gouvernement qui le maintient, c'est qu'ils l'ont accepté. Le risque est, bien sûr, que la majorité des français n'en ait rien à faire.


Posté par Yusei | Permalink | Catégories: Aujourd'hui