Les 35 heures sont pour certains une réforme efficace, et pour d'autres la source de tous les maux. Les mêmes chiffres sont utilisés par les deux camps, ce qui montre à quel point il est difficile d'isoler les conséquences d'un facteur parmi des dizaines d'autres. Il existe pourtant un point qui est trop rarement évoqué. Une politique économique n'a de sens que si on précise son but. Pour savoir si elle est efficace, il faut d'abord isoler le but vers lequel on voudrait aller, et voir si elle va effectivement dans ce sens.
Dans le domaine de l'emploi, on peut distinguer deux grandes catégories de travail. Il y a le travail qui est effectué pour vivre, et « le reste », qui inclue le travail fait par plaisir, par intérêt, par conviction, etc. Pourquoi distinguer les deux ? Le travail effectué par nécessité est différent des autres par bien des aspects, dont le plus évident est que sans ce travail, on a du mal à vivre correctement. Un autre aspect est qu'on ne fait pas ce travail par envie. Les autres types de travail sont effectués pour des raisons sociales ou personnelles, et sont donc radicalement différentes. Ce sujet est développé de manière très intéressante dans L'Éthique hacker et l'esprit de l'ère de l'information, de Pekka Himanen.
On peut isoler deux buts que devrait avoir une politique économique. Tout d'abord, à court terme, il faut essayer de faire en sorte qu'un maximum de gens puissent assouvir leur besoin de travail nécessaire, pour qu'ils puissent vivre dans de bonnes conditions. Ensuite, un but idéalisé, à très long terme, serait de réduire cette quantité de travail nécessaire. Du point de vue d'un individu, le progrès technique n'a de sens que s'il réduit sa charge de corvées, pas s'il l'augmente. Ce but idéalisé n'est pas partagé par tous. Certains voient le travail comme faisant partie de la nature humaine (voire comme un devoir religieux, pour les protestants). C'est ce qui explique que la réduction du temps de travail est souvent dénoncée comme une réforme de « fainéants ». C'est ignorer l'existence de cette autre catégorie de travail dont je parlais plus haut. Ne pas devoir travailler pour vivre ne veut pas dire absence de travail, mais flexibilité dans le choix de ce travail.
Revenons aux 35 heures. Il est évident qu'une réduction du temps de travail va dans le sens de ce que j'appelle le but idéalisé (car non atteignable avant longtemps). Cela ne suffit pas à en faire une bonne politique économique. Considérant le but à court terme, le principe des 35 heures est de répartir une partie des emplois sur des gens qui n'en ont pas. Les gens disposant d'un emploi en sacrifient quelques heures pour en donner à ceux qui n'en ont pas. Cela va bien dans le sens que j'ai défini, et dit qu'il faut favoriser le nombre de gens pouvant accomplir leur part de travail vital plutôt que la capacité des gens qui peuvent déjà faire cela à gagner plus pour leur confort (au sens large, tout ce qui est au dela de la simple survie).
La question importante est donc: est-ce que les 35 heures parviennent à ce but à court terme ? La seule objection pertinent que j'ai lue est que les entreprises demandent la même charge de travail à leurs employés, et n'engagent pas de nouvelles personnes. Si l'on croit ne serait-ce qu'un peu à la régulation automatique du marché et au libéralisme, on doit croire que ce n'est que temporaire. Peu à peu, les entreprises vont oublier qu'il y a eu réforme, et se contenteront de combler leurs besoins en main d'oeuvre. L'effet que l'on observe est forcément temporaire, même s'il met du temps à se résorber. On a observé le même phénomène lors du passage à l'euro: les commerçants ont augmenté leurs prix pour profiter de la réforme, mais si l'on croit que le marché se régule tout seul, tôt où tard les prix vont se réaligner sur la demande. Ce qui ne change rien au malaise des gens qui vivent dans la mauvaise période.
Je prétend donc que les 35 heures sont une politique économique qui va dans le sens du but à court terme, mais aussi du but à long terme, ce qui la place au dessus des réformes aussi efficaces mais qui oublieraient le long terme.